Réflexions de votre curé

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La proximité du confinement plus strict qui nous est demandé pour combattre le coronavirus m’invite à vous livrer quelques réflexions. Voilà qu’un être vivant microscopique, nocif pour nous, est en train de nous obliger – malgré nous – à vivre nos discours spirituels.

La « communion des saints » : nous sommes des êtres reliés, spirituellement interconnectés si je puis dire, et la manière d’agir d’un membre de ce corps interconnecté, a des conséquences sur l’ensemble du corps selon Saint Paul : « un membre s’élève ou s’abaisse, tout le corps s’élève ou s’abaisse ». C’est vrai désormais de nos comportements concrets du quotidien, cela l’a toujours été en fait et c’est encore plus vrai spirituellement. Réalisons-nous, en négatif, le désastre du mensonge, du dévoiement de certains membres du corps depuis la révélation de tant de « scandales ». La manière dont ces comportements affectent tout le corps et le font souffrir. J’espère que nous réalisons qu’il en est de même en « positif ». Mais on en parle bien moins. Ce n’est pas pour cela que cette réalité est moins réelle, moins vraie, moins forte. C’est aussi cela : « être croyant ». Nous admirons en ce moment le dévouement des équipes soignantes et réalisons que nous ne pouvons de notre côté mettre en danger le corps tout entier par des comportements irresponsables. Quelques membres donc « élèvent » tout le corps par leurs comportements exemplaires et l’appel à prendre nos responsabilités. N’est-ce pas la prise de conscience, vivante, concrète, de cette réalité à laquelle nous ne pensons que très peu dans notre quotidien : la communion de tous, la connexion matérielle et spirituelle du corps tout entier. Voilà qui nous montre à quel point l’individualisme poussé à son extrême est une illusion. C’est la communion qui est réelle. Voilà bien comment Jésus, me semble-t-il enseigne ses disciples pour les faire grandir. Face au drame de l’effondrement de la tour de Siloé, Jésus les arrache à leur pensée dominante de récompense ou de punition, stérile, pour les mener vers une réflexion intérieure : voilà ce qui peut arriver, vous le savez, sans que cela soit une récompense ou une punition. Alors vous, mes disciples, qu’est-ce que cela dit de la vie elle-même, fragile, de votre responsabilité, à la manière dont vous aller réagir devant le malheur lorsqu’il advient ? Dimanche prochain, dans l’épisode de la guérison de l’aveugle né, la même question est posée. La réaction des disciples est encore une fois : « qui a péché ? » de lui, cet aveugle, ou de ses parents. Jésus, une fois encore les arrachera à cette question qui n’induit qu’une culpabilité stérile. En revanche il les oriente vers la « révélation » que sa guérison va provoquer.

La « vie intérieure », spirituelle. « Je crois en l’Esprit qui est Seigneur et qui donne la vie ». Alors que pour beaucoup d’entre nous, nous voilà contraints à une forme d’immobilité, la vie de l’esprit devient, si ce n’est une nécessité, une invitation pressante. Tous les Spirituels de notre tradition en ont fait l’expérience : « je t’ai cherché au dehors et tu étais en moi » dit en substance St Augustin. Nous qui nous plaignons tant de fois d’être dévorés par les contraintes extérieures, voilà que désormais, pour beaucoup d’entre nous, nous allons nous trouver devant la possibilité de développer une vie intérieure : « entrer en soi » comme le fils prodigue qui se retrouve devant l’impasse de sa vie et qui va faire retour vers le Père, comme la Samaritaine qui s’épuise dans une répétition aigre d’une vie qui a perdu sa saveur et son sens, qui n’a plus accès à la source jaillissante qui est pourtant en elle : la Vie, don du Père. Sans les « distractions » quotidiennes qui nous arrachent hors de nous-même pour « occuper » notre journée, il se peut bien que la peur nous saisisse : y a-t-il en moi quelque chose qui vaille la peine d’aller voir ? Et quelle vérité vais-je découvrir si je plonge dans cette réalité intérieure qui se découvre, se révèle, maintenant que je ne la fuis plus. Que va-t-il se passer si je prends cette heure pour entrer en moi et patiemment, me « présenter » tel que je suis en cet instant ?  Une vie spirituelle, c’est-à-dire pas simplement prier « pour » untel, mais entrer en moi, en mon intériorité, convaincu que c’est là que se joue la vérité : qui je suis sous le regard de mon Créateur ? Une vie spirituelle, c’est aussi « écouter ». Mettre son être tout entier à l’écoute d’une parole qui n’est pas la mienne et qui pourtant « m’appelle », suscite comme une réponse intérieure à ce que j’entends et qui me parle. Ce sont les Évangiles bien sûr, mais aussi celles et ceux qui nous précèdent et qui nous nous ont laissé par écrit l’expérience de leur vie intérieure. Quelle expérience merveilleuse que de trouver une soeur ou un frère aîné dont je découvre que ses mots me font entrer en moi, qu’ils suscitent mes propres mots à moi, que je commence même à prendre des notes. Je me souviens, séminariste, d’une semaine de grippe qui m’avait jeté au lit. J’avais chez moi « L’histoire d’une âme » de le « petite » Thérèse. Alors que je suis plutôt réfractaire au style du XIXème, les mots ne m’ont nullement gêné, j’avais l’impression d’être à l’écoute d’une toute jeune femme qui parlait coeur à coeur au jeune homme que j’étais. En ces jours, la poursuite de la lecture des « cahiers » d’Etty Hillesum provoque le même sentiment de proximité et la même expérience magnifique : l’écoute qui fait entrer en soi et qui dévoile des vérités profondes de soi. Alors peuvent monter les mots enthousiastes de la Samaritaine : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait ». La vérité qu’il a fait jaillir en moi, sans jugement moral, m’a libéré et m’a ramené à la vie vivante et pas seulement au fait « d’être en vie ».

Avoir en soi la vie. « Je crois en la vie éternelle. » Cette expression « vie éternelle » nous amène immédiatement à penser à la vie après la mort. La mort biologique. C’est une erreur de perspective. La vie et la mort se jouent en chaque instant de notre existence pour Saint Jean. Le fait que je reste en vie ne signifie pas forcément que je suis un vivant. Nous voyons combien, dans les Évangiles, bien des morts accompagnent nos existences : perte du sens de nos vies ; perte de l’espérance ; les peurs qui nous paralysent ; les déceptions qui nous ferment peu à peu à l’amour comme « attraction » vers l’autre, invitation à la rencontre, à la communion ; la vie elle-même qui n’est plus un don que je reçois avec gratitude et joie, mais un bagage parfois encombrant dont j’ai pris possession et que je trimbale comme un fardeau. L’action de Jésus est de ramener en l’autre : Zachée, la femme adultère, la Samaritaine, l’aveugle né, Lazare, le centurion romain, le paralytique, les enfants, Bartimée, le bon larron… à la vie véritable. Chacun dans la situation concrète qui est la sienne : guérison physique, spirituelle ! Solitude brisée, désespérance chassée, peur balayée… Alors je ne peux désormais que me poser cette question : dans cet instant de ma vie, comment, avec Toi, par Toi, être un peu plus un vivant ?

Nous chantons durant le carême « Seigneur avec Toi nous irons au désert ». Les mots prennent désormais une certaine densité. Et nous comprenons combien le désert (réalité romantique tant qu’on ne l’affronte pas) est une réalité qui nous effraie. Oui, dans le désert nos manques nous sautent au visage : solitude, peur d’être dépouillé de tout et de tous, de la mort elle-même. Crainte d’être ramené à notre pauvreté : je ne suis que cela Seigneur, cet être qui peut avoir peur et qui gémit. Au désert, Jésus est tenté. Tous les spirituels depuis Saint Antoine, savent qu’au désert on rencontre ses « démons ». Alors oui, aller au désert c’est entrer dans un combat intérieur. Un affrontement qui se joue en nous et avec un extérieur devenu hostile. Mais au désert, plus profond encore que ce combat se tient aussi Celui qui veut refaire alliance en nos vies et nous donner la joie de n’être pas seuls.

Et si nous profitions de ces circonstances exceptionnelles, malheureuses, pour vivre un carême ? Notre président a parlé de guerre. Je vous parlerai de combat. Il a même évoqué « l’essentiel » pour chacun. Alors que les « croyants » soient les premiers à le chercher, vraiment, cet « essentiel ». En eux d’abord avant de l’attendre de structures, des autres, de l’activité.

Demain mercredi, nous devions nous rassembler avec nos deux catéchumènes pour partager l’Évangile de l’aveugle né. Je ferai poster sur le site de notre paroisse les notes que j’avais prises pour que chacun, en communion avec tous, puisse se nourrir spirituellement et faire monter sa prière pour le bien du corps entier.

Je pense à vous, nous pensons tous les uns aux autres, nous sommes en communion entre nous et avec le Seigneur et la Vie qu’il veut nous donner est déjà en nous, celle qui éloigne la peur.

Que le Seigneur nous bénisse tous.