>> Téléchargez le Kaléidoscope n°114 de décembre 2019    et     son intercalaire

par Eric de NATTES

Sans doute connaissons-nous ces quelques lignes d’Irénée, notre deuxième évêque : « Je peux dire l’endroit où s’asseyait le bienheureux Polycarpe pour parler, comment il entrait et sortait, sa façon de vivre, son aspect physique, les entretiens qu’il tenait devant la foule, comment il rapportait ses relations avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, comment il rappelait leurs paroles et les choses qu’il leur avait entendu dire au sujet du Seigneur, de ses miracles, de son enseignement ; comment Polycarpe, après avoir reçu tout cela des témoins oculaires de la vie du Verbe, le rapportait conformément aux Écritures. Ces choses, alors aussi, par la miséricorde de Dieu qui est venue sur moi, je les ai écoutées avec soin et je les ai notées non pas sur du papier, mais dans mon cœur ; et toujours, par la grâce de Dieu, je les ai ruminées avec fidélité… »

Nous sommes à Smyrne (l’actuelle Izmir en Turquie) au milieu du IIème siècle. Une génération seulement sépare l’enfant qui se souvient de son vieil évêque, de celle de Saint Jean et des témoins oculaires de Jésus. Voilà, frères et sœurs, qui est notre deuxième évêque à Lyon ! Cet homme, venu du Proche-Orient, nous relie d’une manière vivante à la tradition apostolique et notamment à Saint Jean. Voilà pourquoi, lorsqu’Irénée parle, tout le monde l’écoute. Toutes les Églises, aujourd’hui encore et sans exception, le reconnaissent comme le premier à exposer de façon synthétique la foi chrétienne. Certains aimeraient qu’il soit d’ailleurs proclamé par l’Église : « Docteur Œcuménique ».

Il connaît aussi très bien l’Église de Rome puisqu’il est le premier à nous donner, dans ses écrits, la liste des évêques de cette Église : « Après avoir fondé l’Église, les bienheureux apôtres remirent à Lin la charge de l’épiscopat ; c’est à ce Lin que Paul fait mention dans les épîtres à Timothée. Anaclet lui succède. Après lui, l’épiscopat échoit à Clément »… Et ainsi Irénée nous donne cette liste jusqu’à Éleuthère, le douzième successeur de Pierre et Paul. Irénée le rencontrera pour lui porter la lettre des Chrétiens de Lyon racontant la persécution qui s’est abattue sur leur communauté avec le martyre des bienheureux Pothin, Blandine et leurs compagnons.

Si Irénée nous donne ainsi une liste, c’est pour montrer combien la foi n’est pas qu’une connaissance ou une écriture qui enseigne une sagesse parmi les sagesses du monde. La foi s’enracine dans une tradition vivante, elle est une transmission « charnelle », de personne à personne, parce que nous témoignons du Verbe de Vie qui s’est Incarné. Qui a demeuré parmi nous. C’est ce qui permet à cet Oriental, qui parle le Grec, la langue culturelle de l’époque, de dire, « nous vivons chez les Celtes et traitons nos affaires en dialecte barbare, mais il est des peuples barbares qui possèdent le Salut, écrit sans papier ni encre, par l’Esprit, dans leur cœur. »

Voilà pourquoi Irénée va rédiger son grand ouvrage : « Contre les hérésies ». Irénée vit à un moment charnière de la vie de l’Église. On est au IIème siècle, le temps des apôtres s’éloigne. La séparation d’avec la Synagogue est presque totale. L’Église reconnaît l’Ancien Testament comme faisant partie intégrante de ses Écritures Saintes mais d’autres le refusent. Beaucoup d’écrits circulent qui se revendiquent des apôtres mais n’en sont pas. L’Église n’a pas encore fixé les livres qui constitueront ce que nous nommons : « Nouveau Testament ». Des lettrés commencent à se convertir mais voudraient « helléniser » le message chrétien. Ils voudraient que le message chrétien soit compatible avec les doctrines philosophiques. Alors naissent une foule de doctrines syncrétistes, un peu un New-Age, version antique.

Irénée résiste. Il résiste parce qu’il perçoit la tentation qui se cache derrière tous ces mouvements dits « gnostiques ». Le Salut n’est pas une affaire de connaissance ésotérique. Il n’est pas réservé à une élite intellectuelle, un petit groupe d’initiés qui « savent ». Le Salut est un don de Dieu. Il convient de l’accueillir. Seul cet accueil peut transformer la vie de l’homme cultivé, comme du plus simple. Le Salut est là pour régénérer la vie de l’homme, le Royaume est déjà présent, dans nos cœurs, comme une semence, c’est le chemin de la sainteté.

La tentation est grande de reconstruire une doctrine à ma mesure. Alors j’évacue la résurrection des morts par exemple (ça dérange ma raison logique) pour en faire une « image » de la vie. Ou encore, le Verbe de Dieu n’a pas pu vraiment s’incarner dans la vie d’un homme. Parce qu’un corps, n’est-ce pas, c’est « méprisable », c’est voué à la décomposition, et je préfère ma doctrine platonicienne à l’annonce évangélique. Irénée, réfutant ces « hérésies », présentera, à partir des Écritures, la doctrine de ce qu’il appellera « la Grande Église ».

Notre diocèse a décidé une Année Saint Irénée !  Des « outils pédagogiques » seront à notre disposition – dont un livret pour le temps de l’Avent – pour découvrir notre patrimoine spirituel incomparable, nous l’approprier et nous en servir pour aujourd’hui. Les liens seront sur notre site paroissial.

Samedi 7 décembre, la Messe Qui Prend Son Temps aura pour thème « Irénée ». Nous verrons comment, tout au long de l’année, honorer et découvrir l’immense figure de l’époque de la fondation de notre Eglise : Irénée de Lyon.