>> Téléchargez le Kaléidoscope n°92 de décembre 2017

par Mireille HUGONNARD, sœur de l’Institut Saint Joseph à Bron

Dieu nous a donné la parole et nous sommes devenus des « vivants parlants », habités d’un souffle qui forme des mots sur nos lèvres, pour communiquer.

Oui, c’est bon de parler, de converser, d’échanger, et même de prier – avec des mots. Ces mots, notre vie en est tissée ; ils donnent saveur à nos existences… Ces mots disent notre histoire, notre langue, notre culture : nous les avons reçus, de nos parents, de notre peuple ; nous ne cessons de les recevoir, nous ne les inventons pas ! Et ils nous façonnent…

Les disciples dirent un jour à Jésus : « Seigneur, apprends-nous à prier ». Jaillissent alors sur les lèvres de Jésus ces mots, uniques et universels : Notre Père, cette prière qui fait tellement partie de notre vie de chrétiens ; même si – il faut le dire ! – nous la récitons souvent sans trop l’habiter ! Et pourtant cette prière nous façonne, elle fait ce qu’elle dit : elle fait de nous des filles et des fils de Dieu, elle nous fait sœurs et frères en humanité.

Nous sommes donc héritiers d’une longue tradition de transmission reçue en Église qui nous invite à louer Dieu : « Que soit sanctifié son Nom, accomplie sa volonté, et que vienne son Royaume ». Et en réponse à ce mouvement qui nous tourne vers notre Père, nous nous reconnaissons en bonne dépendance : « Que nous soit donné le pain, que nous soit offert le pardon ». Mais non sans engagement de notre part : nous aussi, nous pardonnerons !

Vient alors la dernière demande que les évêques de France nous invitent aujourd’hui à formuler ainsi : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Et voici nos habitudes pulvérisées, pour nous faire plonger plus profondément dans le mystère du Père. Jusqu’alors – à partir d’une mauvaise traduction latine, elle-même mal ajustée au grec des évangiles – on disait : « Ne nous soumets pas à la tentation ». Ce que nous répétions sagement, avec peut-être un peu d’étonnement parfois : qu’est-ce que cela veut dire ! Dieu voudrait nous tenter ? D’autant qu’on est tenté… de se détourner du bien et de lui préférer le mal ! Dieu, défiant envers nous, voudrait donc nous pousser au mal pour tester notre capacité de résistance !? Reconnaissons que cela a un goût amer si Dieu est un Père qui nous aime…

Désormais, nous apprendrons à dire avec joie : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Nous ne sommes pas naïfs : tous les jours, nous voyons que la tentation n’est pas loin en nous et dans notre monde. Tentation de se prendre pour Dieu, de vouloir pour nous la gloire au détriment des autres. Tentation de nous mettre au centre, de nous croire tout-puissants…

Alors qu’allons-nous dire si ce n’est : « Père, ne permets pas que cette tentation, sous des apparences bien agréables, me sépare de toi, me coupe des autres ». « Fais que je sois attentif à ma vie avec toi et que je voie le piège ! » « Et que je ne m’écarte pas encore plus en croyant que si je ne résiste pas, tu me chasserais loin de ta face », comme dit le Psaume 50. « Oui Père, je compte sur toi : toi seul viens me chercher et me sauver de mes chemins détournés ».

Et lorsque nos cœurs s’égarent, que les mots de l’Église rassemblée par le Notre Père nous conduisent vers la Vie.